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Partager un rêve : entretien croisé avec Marko Nikodijevic et Robert Henke

par Jérémie Szpirglas

 

Le 8 juin prochain, les deux compositeurs proposent au public de la Philharmonie une expérience de concert immersive et complète, From Within..., fruit d’un processus de collaboration à la fois complexe et intuitif. Conversation à bâtons rompus.

Comment vous êtes-vous rencontrés ? Connaissiez-vous vos travaux respectifs auparavant ? Qu’est-ce qui vous a décidé à travailler ensemble ?

MARKO NIKODIJÉVIC : Je suis un grand admirateur de Robert Henke depuis des années, et lorsque l’Ensemble intercontemporain et l’Ircam m’ont passé commande d’une œuvre d’envergure, qui occuperait toute une soirée, nous avons tout de suite pensé y ajouter un élément visuel, susceptible d’enrichir l’expérience du concert grâce aux multiples possibilités ouvertes par l’informatique et les nouvelles technologies. Après ses travaux dans les domaines de la musique électronique, ses albums techno et ses installations sonores, Robert m’a d’emblée semblé l’artiste idéal. Ce qui est amusant, c’est que nous avions chacun comme un pressentiment de ce que devait être cette expérience de concert élargie, mais ce n’est qu’ensemble que nous avons effectivement été capables de la bâtir en pratique. C’est peut-être la quintessence de la collaboration : partager un rêve auquel nous pouvons tous deux contribuer.

ROBERT HENKE : Je ne connaissais pas Marko lorsqu’il m’a contacté. Lorsque j’ai écouté sa musique, j’ai entendu une voix affirmée, pleine d’une délicate énergie. Cela m’a plu et a éveillé ma curiosité. Nous avons décidé de nous rencontrer à Paris, à l’Ircam, pour un premier contact en chair et en os, et nous avons finalement passé la journée à nous promener dans la ville, découvrant chacun la personnalité de l’autre. Pour qu’une collaboration soit réussie, il est évidemment important de bien s’entendre avec l’autre d’un point de vue professionnel. Cette journée m’a suffi pour m’assurer que le projet serait possible. Nous avons parlé musique, son, structure, mais, bien sûr, nous avons également pris diverses décisions concernant la direction à prendre, où et quand s’arrêter pour prendre un café. Si ces décisions simples avaient été difficiles à prendre, il aurait été inenvisageable de collaborer sur un projet d’envergure.

M.N. : J’ai eu l’impression que Robert et moimême avions manifestement des goûts artistiques similaires, mais la création d’une œuvre d’art collaborative reste un processus fragile. La réussite repose sur des éléments mystérieux, que l’on ne peut ni expliquer ni rationaliser, mais qui n’en donnent pas moins un sens au projet abouti. Lors de notre première rencontre, le contact fut incroyablement maladroit, parce que nous ne parvenions pas à communiquer réellement. Ce n’est qu’à notre deuxième rencontre que, qui sait comment, la glace s’est brisée et que nous avons pu commencer à échanger des idées quant à ce que nous voulions proposer au public, des points de vue tant sonore que visuel – c’est-à-dire l’essence même de l’expérience.

Comment ce projet a-t-il pris forme justement ? Comment vous êtes-vous mis d’accord sur le sujet et le format ?

M.N. : J’avais sans doute en amont quelques vagues idées sur l’émotion, ou du moins l’empreinte émotionnelle, que la pièce devait laisser sur son public. Lors de notre deuxième rencontre, nous nous sommes rapidement entendus sur de nombreux éléments fondamentaux. Comme le fait qu’une salle de concert rectangulaire traditionnelle est une solution idéale, tant du point de vue de ses propriétés acoustiques que de son aspect général. Ou que l’ensemble tout entier sera sur scène. Ou que nous devrons maîtriser les lumières de la salle, comme celles de la scène. C’est Robert qui a eu l’idée de la WFS, pour faire pièce à la précision spatiale des instruments acoustiques, ainsi que celle de l’utilisation de LED en tant qu’objets physiques émetteurs de lumière. Ainsi, en une journée, nous sommes arrivés à une idée très grossière de ce que la pièce devrait être. Ensuite, Robert a fait plusieurs esquisses de la sculpture LED jusqu’à imaginer sa forme finale : simple, certes, mais ouverte, du point de vuecombinatoire, à de hauts niveaux de complexités internes, abstraite, mais directe dans son appréhension. Mon instinct est que, au cours de cette journée, nous étions aussi tombés d’accord au sujet de l’indicible, de l’incommunicable. C’est-à-dire ce qui nous séduisait tant dans ce vaste espace sonore, apparemment infini, la possibilité d’explorer une forme de « transparence » du design sonore, celle de faire « briller » le son ou au contraire de le « salir » par diverses distorsions sonores, et, plus généralement, la possibilité d’interroger le sens et la justesse demouvements abstraits générés par algorithmes. Ce n’est qu’en offrant au public l’expérience de tout cela mis ensemble que nous pourrions partager notre vision.

R.H. : L’amorce du travail a consisté à écouter beaucoup de musique, afin d’écarter certains archétypes orchestraux ou électroacoustiques, et de définir une direction globale. À l’heure où nous parlons (NDLR : mi-janvier2018), nous sommes encore au milieu du gué, et nous avons encore beaucoup à apprendre pour collaborer et communiquer. Nous avons commencé nos échanges via un médium que nous maîtrisons tous deux : l’écrit. Nous avons essayé de décrire les éléments qui nous intéressent pour ce projet. Une grande partie de ces éléments sont d’ordre métaphysique, et ne sont donc pertinents que s’ils entrent suffisamment en résonance avec nos imaginaires intimes respectifs. Par exemple, le concept « d’érosion » fait-il naître en nous des pensées similaires ? L’étape suivante a été d’élaborer une vaste partition graphique, afin de définir les contours globaux de la pièce. Et nous nous engageons à présent dans la mise au point du détail, étape par étape.

Avez-vous chacun des domaines d’action propre au sein du processus de création ? Vous arrive-t-il d’intervenir dans le domaine d’action de l’autre ?

R.H. : Je fais entière confiance à Marko s’agissant de l’écriture pour ensemble. Toute tentative d’orchestration de ma part serait certainement désastreuse et Marko est un maître dans ce domaine. Dans la répartition des tâches, une grande partie de mon rôle est de construire la machine lumineuse. Celle-ci constitue le cadre technique qui nous permet de marier l’ensemble instrumental aux sons générés par l’ordinateur ainsi qu’à l’expérience visuelle. Il ne s’agit pas simplement de technique : le système que nous développons a un impact sur ce que nous pouvons en faire artistiquement. Un constant dialogue, s’instaure entre les possibilités et contraintes technologiques et les idées et aspirations artistiques : le produit final sera le résultat de cette interaction. il faut bien comprendre que, de mon point de vue, ladite « machine » englobe la somme de tous les éléments qui composent le dispositif : le chef, les musiciens, leurs instruments et tous les éléments électroniques. Ma vision de cette machine est très romantique : tous ses éléments constitutifs doivent fonctionner ensemble comme une entité unique. Ce n’est que dans ces circonstances que la magie se réalisera. D’un point de vue plus pragmatique, je partage mon temps entre des tâches d’ingénierie, l’écriture de code informatique, la mise au point du matériel pour la sculpture LED et la recherche de timbres de synthèses intéressants, destinés à tisser le discours électroacoustique. Et, bien sûr, la composition de la partition, l’invention de motifs et de gestes, qui sont autant de briques élémentaires avec lesquelles Marko peut composer. Marko et moi-même échangeons de nombreux échantillons audio, nous avons également enregistré quelques esquisses qu’il a écrites, et que j’utilise pour créer des transformations sonores, ou comme source d’inspiration pour générer la partie électronique.

M.N. : J’écris la partition d’ensemble, et je concevrai aussi une partie du traitement en temps réel des instruments, mais tout ceci n’est en réalité qu’une exécution purement technique de nos idées communes. La génération de l’expérience esthétique dans sa globalité est une entreprise commune. J’utilise ainsi les esquisses et échantillons de Robert pour composer davantage de musique. C’est un processus très circulaire, avec de nombreux objets mobiles, mais je trouve fascinant la manière dont les trois réalités – acoustiques, électroniques et lumineuses – influencent notre perception interne de la temporalité, et la manière dont le matériau musical se doit d’évoluer dans le temps, justement. Dans le domaine de la musique électronique, les collaborations sont monnaie courante, nous avons simplement décidé de pousser la nôtre un peu plus loin, en fusionnant trois médias différents et leurs univers associés.

Quel est votre modus operandi ? Comment prenez-vous les décisions importantes ?

R.H. : À l’heure où nous parlons, l’échange de sons et d’idées se fait par e-mail. Marko travaille sur une partie centrale de la pièce, tandis que je crée des timbres électroniques. Nous nous rencontrerons très souvent dans les prochaines semaines, afin d’assembler les bribes et fragments produits au sein d’un contexte plus large. Le processus de prise de décision n’est pas clairement défini, mais fonctionne bien jusqu’à présent. Je pense que cela tient au respect mutuel que nous avons pour le travail et l’expertise l’un de l’autre. Si Marko fait une suggestion, je me dis qu’il a probablement ses raisons et que nous devrions la suivre. Sauf si j’ai le sentiment que ce serait malvenu, auquel cas, je me dois de trouver un argument raisonnable pour le justifier. Dans ce cas, je suis certain que Marko m’écouterait.

M.N. : En réalité, tout se passe remarquablement bien. Pour moi, la création est habituellement un phénomène hautement méditatif : suite à une longue période de concentration sur le sujet choisi, la solution appropriée s’impose d’elle-même, si l’on prend la peine de creuser. À deux, on a deux fois plus de doutes, mais aussi deux fois plus de convictions, et cela rend le processus de prise de décision beaucoup plus évident. L’essentiel de ce processus consiste en un ping-pong de questions-réponses et de suggestions-explications.

Quelles sont les difficultés et atouts propres à une collaboration comme celle-ci ?

R.H. : Les éléments que je ne contrôle pas sont bien plus nombreux que dans mes travaux personnels. Cela m’effraie un peu, je l’avoue, mais cela a aussi un impact sur ma manière de concevoir le cadre technique. Je ne sais pas encore comment je m’y prendrai exactement, mais je m’assurerai de maîtriser l’essentiel des parties électroniques au cours des répétitions et des concerts. Cette maîtrise concernera principalement « l’expressivité », ce qui garantira une égale « présence » de l’électronique par rapport à l’ensemble instrumental. D’un autre côté, ce qui rend ce projet si enrichissant, c’est aussi la richesse d’inspiration et de connaissance que je gagne en côtoyant Marko et l’Ensemble intercontemporain. C’est une expérience précieuse et belle. 

M.N. : Pour moi, c’est un rêve qui se réalise : parvenir à une telle symbiose entre trois médias, au sein d’une pièce organique et d’une installation audiovisuelle ! Nous savons tous deux que tout ceci serait impossible l’un sans l’autre : seuls nous ne pourrions réaliser ni l’essentiel, ni le nécessaire. 

Propos recueillis par Jérémie Szpirglas, journaliste et écrivain.

L'Étincelle #18, juin 2018 : journal de la création à l'Ircam.
© Ircam-Centre Pompidou 2018