Hugues Dufourt (1943)

L'Afrique d'après Tiepolo (2005)

pour piano et ensemble

  • Informations générales
    • Date de composition : 2005
    • Durée : 23 mn
    • Éditeur : Lemoine
    • Commande: Westdeutscher Rundfunk de Cologne et Ensemble Recherche
Effectif détaillé
  • soliste : 1 piano
  • 1 flûte (aussi 1 flûte piccolo), 1 cor anglais, 1 clarinette (aussi 1 clarinette basse), 1 vibraphone, 1 violon, 1 alto, 1 violoncelle

Information sur la création

  • 22 April 2005, Allemagne, Witten, par Ensemble Recherche

Observations

Écouter un extrait : http://medias.ircam.fr/x706acd_lafrique-dapres-tiepolo-hugues-dufourt

Note de programme

Tiepolo est, au XVIIIe siècle, un des principaux représentants de la peinture religieuse et décorative du Rococo. La réalité se dissout en visions transfigurées, en artifices de magnificence. Du monde, il ne reste plus qu’un ciel argenté où les éléphants sont juchés sur des nuages, où des rondes d’anges forment des torsades flottantes. De 1751 à 1753, Tiepolo exécuta pour Balthasar Neumann les travaux de décoration de la colossale Résidence de Würzburg. Il réalisa les fresques qui ornent la voûte de l’escalier d’honneur. Il  y  aménage  une  immense narration et propose une déambulation en cinq stations, au cours de laquelle se découvrent les Quatre Continents. L’Afrique, située sur le côté est de la voûte, en reçoit la lumière la plus crue, la plus complexe aussi, qui provient des embrasures des fenêtres ouest, en face, et de celles des fenêtres nord, par la gauche. On y distingue des groupes de marchands et de fumeurs, un chameau, des vendeurs de perle, une immense tente rayée bleu et blanc, puis l’Afrique en personne et le dieu Nil. L’Afrique, qui est déjà aux mains des prédateurs européens, est étrangement nimbée d’une lumière blafarde. La musique évoque le pâle soleil d’Afrique de Tiepolo et ses épaisses nuées de soufre. L’œuvre musicale se définit par l’usage de la couleur. La substance sonore possède une organisation dynamique propre qui polarise et rythme l’espace bien avant que celui-ci ne devienne un objet de composition. Composer consiste à suggérer des impressions dynamiques avec des mouvements sans déplacement. Les nouvelles dimensions de la musique sont la profondeur, la transparence, la fluidité et la luminosité. La musique du XXe siècle a essentiellement construit sa durée sur des édifices abstraits, cherchant à s’écarter par là de l’empirisme du sens intime. L’Afrique d’après Tiepolo marque un retour à l’intuition du temps et à la perception concrète du changement. Le continu y forme une réalité plus profonde que l’apparente discontinuité des phénomènes. L’espace n’est plus la pensée d’une immobilité. C’est une forme en puissance. Le changement n’est plus lié à la trajectoire, il suppose des transitions insensibles, des passages inassignables. La forme musicale devient un modelé de masses et de vides, un flux de forces et de valeurs. Rien n’est plus propre à suggérer l’espace que la couleur. En musique, elle dépend de procédés d’écriture complexes dont elle est la résultante hautement intégrée. Un même accord peut apparaître homogène en surface et hétérogène en profondeur, vif et translucide au premier abord et rugueux et sombre dans la sinuosité de ses replis, à l’image d’une tension naissante. La musique est un art de retouches.

Hugues Dufourt, programme du concert du 4 décembre 2006 à l'Ircam, Espace de projection.