Luca Francesconi (1956)

Etymo (1994)

pour soprano, électronique et ensemble

œuvre électronique, Ircam

  • Informations générales
    • Date de composition : 1994
    • Durée : 23 mn
    • Éditeur : Ricordi
    • Commande: Ircam
    • Dédicace : à Elisabetta et Cosimo, "il vero etymo"
    • Livret (détail, auteur) :

      Baudelaire : extraits de Le Voyage, L'Albatros, Carnets intimes (1862)

Effectif détaillé
  • soliste : soprano solo
  • flûte (aussi flûte piccolo), hautbois (aussi cor anglais), clarinette, clarinette basse, basson, cor, trompette, trombone, 2 percussionniste, harpe, piano, clavier électronique/MIDI/synthétiseur, violon, violon II, alto, violoncelle, contrebasse

Information sur la création

  • 25 November 1994, Paris, Ircam, Espace de projection, par Luisa Castellani : soprano, Ensemble intercontemporain, direction : Pascal Rophé.

Information sur l'électronique
Information sur le studio : Ircam
RIM (réalisateur(s) en informatique musicale) : Thomas Hummel, Tom Mays
Dispositif électronique : temps réel

Observations

Il existe 2 versions d'Etymo : l'une avec électronique en temps réel contrôlée par un clavier MIDI dans l'orchestre, l'autre avec bande magnétique multipiste.

Écouter un extrait : http://medias.ircam.fr/xef335c_etymo-luca-francesconi

Titres des parties

Dites ;
Virgule ;
Qu'avez-vous vu
;
Coda

Note de programme

Dites, qu'avez-vous vu ?

Peut-être déjà le titre, cette promesse d'écoute, cette ouverture d'un horizon d'attente : ce n'est pas encore la musique, mais il y a déjà une sorte de pacte – au moins une question : Etymo, qu'est-ce que c'est ? Que vient faire ici la quête d'une origine, d'un sens originel, d'un etymon ? Pourquoi le retour, aussi, de ce (très) vieux problème, celui de savoir si les sons du langage ne sont pas seulement conventionnels, mais également motivés, s'ils ont un lien avec ce qu'ils désignent * ?

Dites, qu'avez-vous vu ?

C'est une phrase de Baudelaire – elle marque une césure dans Le Voyage, des Fleurs du mal ; c'est une phrase que Luca Francesconi aura fait lire à la soprano Luisa Castellani, une phrase qu'il aura analysée dans ses moindres inflexions vocales, ses structures vocaliques et consonantiques, ses durées, ses intonations, ses harmonies (il y a des accords en ces voyelles), ses pauses. Deux mois de travail. Sur une voix, sur la voix : la voix, c'est l'etymon.

Dites, qu'avez-vous vu ?

C'est donc l'origine d'Etymo, c'est cette question qui en génère tout le parcours : proférée puis scrutée avec ces microscopes temporels que sont les outils d'analyse informatique du son, elle révèle ses proportions internes qui, déployées à l'échelle de l'oeuvre, en scandent la forme. Trois parties, avec un interlude entre la première et la deuxième (c'est la virgule de Baudelaire), puis une coda.

Dites.

Premier volet, avant la virgule, avant l'interlude césurant. Un volet où il s'agit de dire : non pas dire quelque chose (un sens signifié), mais simplement dire, mobiliser des particules phonétiques. La musique et la voix sont ici stochastiques, probabilitaires (« arch-aïques », dit aussi Francesconi) ; il n'y a pas de lignes, mais des identités fugitives qui paraissent et disparaissent, dans un apparent désordre ; certains visages changeants, toutefois, laissent des traces qui malgré tout s'accumulent, se superposent, s'empilent. Des bribes d'objets ou de langages, comme dans ce clin d'oeil au jazz (con swing, come uno scat). Dites, c'est un volet phonétique, n'est-ce pas ? Jusqu'à cet apogée, jusqu'à ce point culminant – « le maximum de complexité possible avec ce type d'organisation » – où les objets se superposent dans la polyrythmie.

Virgule.

Après l'explosion du dire, après quelques syllabes fugaces aussi, tirées d'un vers de L'Albatros (« Souvent, pour s'amuser »), c'est l'interlude. Il n'y a que des sons électroniques, dont une voix synthétique : « Le navire glissant sur les gouffres amers. »

Amers. A. Am. Me. Lettres, syllabes de l'aphasie.

M et E, répétés. Cela donne du même : « même dans nos sommeils / La Curiosité nous tourmente et nous roule ». Un volet sémantique, cette fois. Où le sens émerge, peu à peu, dans ou de la voix.

Dites, qu'avez-vous vu ?

Maintenant, la chanteuse peut, elle doit le dire, en une longue cadence, avec des gestes aussi. Pour ouvrir un troisième volet : poétique. Un volet où le chant émerge peu à peu, où la ligne qui se forme pas à pas (du fa au la bémol) génère à son tour, dans l'orchestre, une voix, puis deux, puis plusieurs. Jusqu'au gel, jusqu'à l'accrétion harmonique, jusqu'à la verticalité d'un « épisode spectral ». Le voyage – motif baudelairien s'il en est – est donc aussi, dans Etymo, un « parcours entre les techniques de composition ». Les accords, les « spectres » issus des voyelles de la petite phrase du Voyage alternent entre l'électronique et l'instrumental, selon un véritable dialogue, selon un va-et-vient qui culmine en une sorte de hoquet obstiné. Explosion, point d'orgue : « Et puis, et puis encore ? » On continue, on recommence, puis on s'arrête.

Coda.

Tout cela (Dites-virgule-qu'avez-vous-vu, ou encore, selon ces termes que j'ai empruntés au compositeur : « phonétique », « sémantique » puis « poétique »), tout cela n'est pas un plan à suivre, un « programme », une formule : tout au plus une carte de navigation et une carte qui commence à se replier sur elle-même. Car cette structure tripartite se redouble, en abîme, dans chaque volet : comme le dit si bien Francesconi, il y a des manières phonétiques d'être dans le phonétique, mais il y en a aussi des sémantiques et des poétiques. C'est pourquoi chacune des trois parties a (au moins) trois parties : triple tripartition qui se divise encore, car les frontières ne sont jamais étanches.

Il n'est peut-être pas interdit de tirer un dernier fil, d'avancer une dernière analogie : le point d'interrogation après le chant, après la poésie, c'est celui de cette notation de Baudelaire dans ses Carnets intimes, ici simplement parlée : « Au moral comme au physique, j'ai toujours eu la sensation du gouffre » ?

Dites, qu'avez-vous vu ?

* La question se pose au moins depuis Platon (elle est mise en scène dans le Cratyle, que Francesconi a lu et relu, ainsi que les Six Leçons sur le son et le sens de Roman Jakobson, ou encore les Mimologiques de Gérard Genette) et peut-être a-t-elle été oubliée ou mise entre parenthèses à l'époque du formalisme, celui d'une certaine « avant-garde ». Le compositeur s'est expliqué récemment sur sa position vis-à-vis de cette « avant-garde » dans un texte encore inédit : Les Esprits libres.

Peter Szendy.

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